Collection
LES SŒURS PICHON
Floricolnem, la jardinerie des sœurs Pichon, a aujourd’hui disparu.
Ces images datent de décembre 2022. À l’été 2024, une boutique de friandises a pris sa place.
Là où on coupait des fleurs, on vend désormais des sucreries.

Floricolnem tenait le même angle de rue depuis 1956. Soixante-six ans, le jour où je poussai la porte. Et derrière le comptoir, deux sœurs qui avaient passé les quatre-vingts ans, à qui je demandai la permission de faire quelques portraits.
Les mêmes mains, depuis le milieu du siècle, nouaient là les mêmes bouquets ; souvent jusqu'au soir, parfois la nuit entière, quand une commande devait être prête à l'heure dite. C'est d'ailleurs un soir pareil que je les photographiai. Le 18 décembre 2022, finale de la Coupe du monde ; les clameurs de la rue traversaient les vitres.
À l'intérieur, rien. Le froissement du papier, les fleurs qu'on assemblait pour le lendemain. Le vacarme du monde n'avait pas de prise sur leur comptoir.
Il fallait inventer sans relâche, me disaient-elles, suivre le goût du jour et que le client repartît heureux.

Mademoiselle Geneviève, ainsi se présenta-t-elle, fuyait l'objectif et se trouvait toujours quelque chose à faire ; les bouquets du lendemain y pourvoyaient.
Elle me parlait peu de fleurs, beaucoup de Dieu : sa ferveur, son « amour » pour le pape Jean-Paul II, ces voyages où elle s'en allait, disait-elle, se rendre utile loin de son comptoir.
Toute sa vie semblait tenir dans cet écart : le comptoir, et le reste du monde.

Marie-Hélène se confiait bien plus volontiers. Elle me racontait l'histoire de la maison. Les saisons passées entre ces murs, les fournisseurs d'autrefois, les variétés qu'on ne retrouve plus.
À plus de quatre-vingts ans, elle s'inscrivait encore à des stages de la Chambre des métiers et du syndicat des fleuristes, pour voir, disait-elle, comment font les jeunes. Elle qui, avec sa sœur, avait formé des dizaines d'apprentis.

Chacune gardait son souvenir.
Geneviève, le mariage d'Yves Mourousi à l'église Saint-Paul, en septembre 1985, en pleine féria des Vendanges ; le Tout-Paris à Nîmes, et pas un fleuriste qui n'eût mis la main à l'ouvrage.
Marie-Hélène remontait plus loin, en mai 1972, le soir où la reine Élisabeth II vint dîner à l'Oustau de Baumanière, aux Baux-de-Provence. Les deux sœurs en avaient fleuri la table ; et la souveraine, disait-elle, n'avait dédaigné aucune fleur.

Floricolnem n'était qu'un commerce de fleurs. Un quartier entier y a pourtant noué, pendant près de soixante-dix ans, un peu de sa mémoire.
Il m'en reste deux silhouettes d'octogénaires penchées sur leurs bouquets, un soir de finale, indifférentes au monde qui criait dehors.
À leur place, aujourd'hui, on vend des sucreries.
Le quartier, lui, se souvient.


