Collection
M. DU MELLAH

À l’angle des rues Abraham Tata et Maïmun Ben Chetrit (Tétouan, Maroc), M. tenait son hanout à peine éclairé. Il semblait y avoir toujours été, comme s'il n'avait jamais quitté ces ruelles que tant d'autres avaient désertées.
Il parlait à voix basse, avec ce calme un peu forcé de ceux qui sont restés là où les autres sont partis.
Le moment me surprenait : il m'a raconté sa vie d'un seul trait. Son enfance, et celle de ses amis d'alors. Les familles juives du quartier, avec qui il avait grandi. Elles sont parties, une à une.
Israël, l'Espagne, la France.
Lui est resté.

Enfant, c’était lui qu’on appelait le soir de shabbat, celui qui allumait et éteignait les lampes chez les voisins quand leur loi le leur défendait. Un geste de rien, qui disait pourtant l’intimité de toute une vie partagée, jusqu’à ce que les maison, peu à peu, n’aient plus de lampes à éteindre.
Lui aussi était parti loin, un temps. Il avait appris en chemin que ce n’est pas la distance qui délivre, mais l’oubli ; et qu’il ne vient jamais. Alors il était revenu vivre parmi les absents. Il avait appris à le faire, disait-il, et peut-être valait-il mieux ainsi. De ses propres enfants, il parlait peu, et je n’ai pas cherché à pénétrer ce silence.
Au moment de partir, il m’a demandé de revenir. Ce n’était pas une politesse. Un homme qui a passé sa vie à veiller sur la mémoire des autres demandait, à son tour, qu’on ne l’oublie pas tout à fait. Je le lui ai promis. Je ne sais pas encore si je tiendrai cette promesse à temps, mais je sais que c’est lui qui me l’a réclamée, et que le lui devoir suffit, déjà, à m’y lier.


